Ille sur Têt - Du lundi 2 janvier 2017 au samedi 30 décembre 2017

SITE DES ORGUES

Publié par  | Rubrique Patrimoine | Ille sur Têt
A mi-chemin entre mer et montagne, venez à la rencontre d'un paysage exceptionnel de "cheminées de fées"

Site naturel protégé / Chemin de Regleilles

Dans la vallée de la Tet, à mi-chemin entre mer et montagne, venez à la rencontre d'un paysage exceptionnel de "cheminées de fées". C'est un paysage unique aux reliefs colorés que l'eau a sculpté dans des argiles et des sables arrachés aux massifs pyrénéens et déposés dans la Tet depuis 5 millions d'années. Une promenade d'environ une heure vous conduira à l'intérieur de ce chef-d'oeuvre de la nature et interpellera votre imagination et votre émotion.
Localisation

Tarifs :
Plein tarif : 5,00 €
Tarif réduit : 4,00 €

66130 ILLE-SUR-TET
Tél. 33 (0)4 68 84 13 13
Fax. 33 (0)4 68 84 86 40
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Les Orgues

Les "Orgues" situées au Nord d'Ille sur Tet, sur la rive gauche du fleuve, sont plus précisément ce que géographes appellent des "bad-lands" et des "cheminées de fée. Elles résultent de la sculpture par les eaux courantes - l'érosion - de roches dans l'ensemble très peu résistantes. Il est d'abord nécessaire apprendre à les mieux connaître. Nous pourrons ainsi considérer ensuite les étapes fondamentales de leur réalisation : premièrement la mise en place des matériaux dans lesquels elles ont été postérieurement taillées, puis leur incision et le façonnement des formes que nous connaissons et admirons aujourd'hui.

 

LES "ORGUES" : DE SPLENDIDES MAUVAISES TERRES".

1. Des formes remarquables.

Les "bad-lands", en anglais, ce sont en effet de mauvaises terres. Mauvaises pour l'agriculteur ou éleveur qui voit son terrain partir avec les pluies, mais splendides pour l'amateur de beaux paysages, passionnantes pour le géographe qui ajoute à leur largeur émotionnelle et esthétique l'excitation procurée par la connaissance. Les "Orgues", comme tous les bad-lands méditerranéens sont constituées de lacis de ravins étroits et profonds, aux versants extrêmement raides et incisés dans des matériaux où abonde l'argile. Elles apparaissent comme des tuyaux d'orgues géants, des parois taillées en piliers où les lignes horizonta­les qui soulignent la stratification des roches sont recoupées et mises en valeur par la verticalité des formes. L'alternance des teintes ocres et grises qui résulte de la succession rythmée des dépôts y joue avec les ombres portées de ces colonnes délicate­ment sculptées. Ce ne sont pas des formes rares autour de la Méditerranée. On en trouve en France à la périphérie du plateau de Valensole, dans les Alpes de Haute Provence, en Italie du Sud sous le nom de Calanchi, mais aussi en Espagne, en Grèce... Elles n'en sont pas moins spectaculaires, notamment à Ille, où elles s'insèrent dans de magnifiques perspectives, par exemple celles, prin­tanières, des pêchers en fleurs et des neiges du Canigou.

 

2. Une évolution rapide.

L'aspect des "Orgues" ne se comprend que dans une ambiance climatique où des pluies violentes s'abattent avec brutalité sur des régions pentues. La force érosive des eaux courantes est, par moments, considérable, d'autant que le matériel rocheux est facile à affouiller. L'incision des ravins est donc particulièrement rapide et peut se comparer à un "trait de scie" qui laisse de part et d'autre des versants verticaux. La pluie a peu d'action sur ces derniers, précisément en raison de leur verticalité qui les protège de l'impact des gouttes et du ruissellement. L'érosion agit là où coule l'eau, au fond des ravins. Elle arrache sans difficulté les argiles, les sables et les galets. Parfois, le torrent ronge la base des parois qui s'effondrent par tranches successives selon des fissures prépa­rées par la dessiccation estivale intense. Ici et là, des "chapeaux" de roches plus résistantes - des nappes de galets consolidées ou de gros blocs rocheux - arment des secteurs qui sont alors mieux protégés. Ils dominent le reste des bad-lands, comme à Matte Roudoune : c'est exactement cela que les géogra­phes nomment cheminées de fées. Ailleurs, un réseau de crêtes étroites sinue entre des vallons profondément disséqués.

La vitesse d'évolution de telles formes est fantas­tiquement rapide, si on la compare à celle des autres phénomènes géologiques. D'habitude, l'unité de compte du temps de la Terre est la centaine de milliers d'années et plus souvent encore le million d'années (MA en abrégé). Ici, en quelques centaines d'années, le paysage peut être radicalement trans­formé. D'une pluie importante à l'autre, on observe des différences notables, par exemple lors d'averses exceptionnelles : en 1940 surtout, mais aussi en 1986, où plus de 80 mm sont tombés en moins de deux heures sur Ille. Les Illois connaissent des zones où avaient été bâties des murettes et aména­gées des terrasses qui sont aujourd'hui emportées. Mais toutes les pluies n'ont pas d'effet sur les formes du relief. Pour que celui-ci se mette à évoluer, il faut qu'une certaine intensité des préci­pitations soit atteinte. Après chaque grosse averse, des cônes de déjection sablo caillouteux viennent barrer le chemin de Casesnoves, comme en novembre 1987.

Il est probable et même certain que les facteurs d'évolution - roches peu résistantes, pluies dilu­viennes - ne suffisent pas à expliquer les "Orgues" d'Ille. L'érosion y agit difficilement si les versants sont protégés, vêtus d'une végétation serrée et continue, installée en "strates" superposées : tapis herbacé, arbustes et arbres. Les racines fixent les matériaux meubles et le couvert végétal limite le ruissellement puisque le sol n'est pas nu. A l'Ouest des "Orgues", existent d'ailleurs de fortes pentes encore habillées d'herbes et non encore éventrées par l'érosion. Le déclenchement du processus qui conduit à la réalisation de ces bad-lands implique la disparition du vêtement biologique. Celle-ci ne peut être naturelle dans notre région qui n'a, depuis longtemps, pas connu de climat suffisamment aride ou froid pour tuer toute végétation. Elle est "récente" - historique - d'origine humaine et liée au déboisement et au surpâturage. Le besoin de bois, de terres, les incendies trop fréquents, les moutons et surtout les chèvres expliquent l'accélération brutale de l'érosion. L'abandon et le non entretien des terroirs jouent aussi un rôle considérable. Les murettes s'écroulent et ouvrent autant de blessures où s'amorcera le ravinement. Mais la rapidité de l'évolution actuelle des formes ne doit pas nous faire oublier que leur origine plonge dans un passé très ancien dont elles sont l'aboutissement. On s'intéressera d'abord aux matériaux dans lesquels sont taillées les "Orgues". Ils nous ramènent à une époque fort lointaine qui est l'ère tertiaire.

 

LES ETAPES DE LA SÉDIMENTATION DÉTRITIQUE.

 

1. La création du bassin roussillonnais.

Il nous faut, pour comprendre l'accumulation des masses de sables, d'argiles et de galets qui constituent les "Orgues", décrire les conditions géographiques dans lesquelles a pu se réaliser le dépôt. Si l'on pouvait remonter le temps de 14 MA - plus de 10 MA avant l'apparition de l'espèce humaine, on découvrirait un Roussillon fort différent de celui que nous connaissons actuel­lement. Il n'y avait qu'une vaste plaine dominée par quelques reliefs résiduels assez modestes comme le piton de Força Réal. Le littoral, au moins à proximité des Corbières, n'était guère éloigné de sa position présente même si le niveau des eaux s'avère plus élevé de quelque 120 mètres. Le climat était nettement tropical. La végétation qui se développait ressemble à celle des brousses du Sahel africain actuel. Elle passait au gré des époques et des lieux à une steppe aride - des buissons et quelques touffes d'herbe dure - ou à des savanes parcs qui peuvent être comparées aux étonnantes perspectives du Kenya moderne. Cette reconstitution des milieux du Mio­cène moyen est permise par de récents travaux de géomorphologie - la science du relief - et de paléontologie consacrés aux faunes de rongeurs fossiles trouvés sur le plateau de Baixas. Vers la fin du Miocène, la plaine que nous avons décrite se fracture. L'arrière pays se soulève et les différents panneaux connais­sent des sorts divers. La région de Baixas bouge peu. Par contre, celle, schisteuse, de l'Aspre prend de l'altitude tandis que s'affaisse le Riberal. Entre ce qui devient le plateau de Montalba et le Riberal naît un long escarpement qui longe - grosso modo- ce qui est aujourd'hui la rive nord de la Tet. Les mouvements de la croûte terrestre - la tectonique - créent alors des reliefs différenciés.

A la fin du Miocène, vers moins 6 ou 5,5 MA. le niveau des océans s'abaissa en raison de l'englacement progressif des pôles qui "capitalisent" les précipitations neigeuses. Les calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique commencèrent à se former. Le détroit de Gibraltar se ferma : l'Afrique et l'Europe furent jointives. La Méditerranée, mal alimentée par des fleuves insuffisamment abondants, devint un grand lac, un "lac mer" très salé dont les rives se situaient sans doute 800 m. sous le rivage actuel, voire plus bas encore. Les fleuves du Roussillon, dont la pente entre la source et l'embouchure fut brutalement et considérablement augmentée, commencèrent alors à creuser. Lorsque les eaux marines remontèrent, aux alentours de moins 5.5 MA. moins 5MA, elles envahirent des reliefs déjà bien différenciés. Le Roussillon se transforme en un grand golfe dont le rivage atteint ce qui est aujourd'hui le col de Ternère. L'escarpement qui limite au Sud le plateau de Montalba devient donc une falaise qui domine les eaux de la Méditerranée.

 

2. Le remblaiement du golfe pliocène.

Dans la mer, ici peu profonde, se déposent des sables et des argiles gris bleuté qui sont charriés par les fleuves : des plages se forment. Dans ces sédiments, des coquilles d'huîtres qu'on retrouve à Néfiach, ou des lithophages - qui rongent les cailloux - à Ternère. Assez rapidement, la partie occidentale de la baie du Roussillon se comble. La mer fait place à un paysage de marais maritimes aux eaux saumâtres qui se transforme lentement en une zone palustre aux eaux douces et stagnantes. La sédimentation change. Aux sables argileux bleutés s'ajoutent des argiles de couleur noirâtre, marquées de tâches brunes. Ces teintes proviennent de l'absence d'oxygène qui résulte du calme de ces nappes aquatiques. On peut voir ces strates dans les carrières de la Tuilerie Dessens.

Les accumulations qui les surmontent changent de nature. L'arrière-pays montagneux est toujours en soulèvement rapide, les pentes y sont fortes et les torrents les griffent avec rage. Ils évacuent des centaines de millions de tonnes de roches qui se fragmentent, s'arrondissent, se polissent et viennent s'étaler dans la région d'Ille. Des sables et des galets coupés de bancs limoneux envahissent une plaine d'inondation sur laquelle court un fleuve aux multiples chenaux en tresse. Certains apports viennent du tout proche plateau de Montalba : ce sont des sables gris, des boules granitiques et des blocs anguleux arrachés à l'escarpement encore ébranlé par la tectonique et les séismes qu'elle induit. Ils passent latéralement à des cailloutis ocre qui viennent de beaucoup plus loin, du Conflent, et sont charriés par une paléo Tet. Les sables, plus faciles à déplacer, sont mobilisés plus loin, vers la mer dont les rives sont petit, à petit repoussées vers l'Est, à proximité de ce qui est le rivage actuel.

Cette période dure au moins jusqu'au Tabianien, qui est une subdivision du Pliocène s'achevant à moins 3,8 MA. C'est l'époque où, en Afrique, commencent à apparaître les premiers ancêtres de l'espèce humaine. Tel est aussi l'âge des plus récents fossiles trouvés dans les sédiments pliocènes du Roussillon, ceux du Serrat d'en Vaquer. Cette datation repose sur des bases très complexes. Les micromammifères et mammifères en question sont connus depuis longtemps, puisqu'ils ont été découverts par le célèbre naturaliste lyonnais d'origine perpignanaise Charles Dépéret, à la fin du XIXe siècle. Mais l'âge absolu n'en est connu que depuis peu de temps, grâce aux progrès de la géochronologie nucléaire et de la paléontologie qui permettent d'inscrire des espèces animales à évolution rapide - notamment des rongeurs - dans une fourchette de temps assez précise. Ces ultimes sédiments pliocènes contiennent aussi des pollens qui autorisent une reconstruction relativement soignée de l'environnement végétal et donc bioclimatique. Les flores témoignent d'un milieu subtropical puisque les taxodiacées n'ont pas disparu. Aujourd'hui le Taxodium, ou cyprès chauve, se rencontre dans les marais de Louisiane. Mais ce sont surtout les faunes, par exemple les tortues géantes, qui montrent qu'il n'y a pas de gel hivernal, auquel ces animaux seraient incapables de résister. Il existe aussi des différences notables entre la plaine - chaude et humide grâce aux fleuves descendant de la montagne - et les premiers versants sur lesquels les signes d'une sécheresse plus prononcée sont visibles. Enfin, sur les reliefs, il fait beaucoup plus frais. Il y a de belles pinèdes, voire des sapinières dans ce qui est déjà les Pyrénées. La sédimentation se poursuit en mer. Cependant, pour le domaine continental, s'ouvre une autre histoire, d'autant qu'apparaissent très vite les prémices du climat méditerranéen, avec des froids hivernaux limités mais surtout des étés secs...

L'ÉVOLUTION QUATERNAIRE SCULPTURE DES FORMES ET CREUSEMENT DES VALLEES.

La période quaternaire voit se réaliser une trans­formation radicale des paysages du Riberal. Au grand piémont uniforme du Pliocène, plaine de niveau de base peu différente de la Salanque actuelle, avec ses lagunes, ses épandages limoneux et ses chenaux caillouteux fluviatiles, se substitue progressivement une vallée large certes, mais déjà bien creusée aux dépens des matériaux meubles pliocènes, que la Tet et ses affluents déblaient aisément. Le vieil escarpement granitique qui limite le plateau de Montalba, dont on a vu qu'il s'expli­quait par le jeu vertical des failles à la fin du Miocène principalement, est alors dégagé petit à petit des sédiments meubles qui l'avaient fossilisé évolution complexe que les géographes expriment en définissant cette forme de relief comme "escar­pement de ligne de faille exhumé".L'exhumation est d'ailleurs incomplète et de nombreux placage épais de pliocène s'adossent encore à l'escarpement : pour le bonheur des géologues qui y trouvent coupes naturelles des terrains et affleurements fossilifères sans lesquels on n'aurait pu reconstituer cette histoire des reliefs : et puis aussi pour l'agrément du contemplateur de la nature, car c'est là que, poursuivant son travail millénaire, l'érosion actuelle trouve à sculpter ces paysages étranges d'orgues gigantesques.

 

1. Les conditions de l'évolution.

Cette profonde mutation des paysages au cours des trois derniers millions d'année ne s'est pas faite sans à-coups, et on tentera d'en montrer quelques étapes. Mais avant tout il s'agit de savoir quel a été le moteur fondamental de cette évolution.
On a souvent voulu mettre au compte d'un changement climatique radical ce passage de formes d'aplanissement ou d'accumulation, à des formes de dissection en vallées. Le Quaternaire plus frais, plus humide, aurait permis des écoulements plus abondants et surtout plus réguliers, mieux organisés, redonnant ainsi aux cours d'eau un excédent de puissance utilisé pour creuser leur lit. Mais à l'échelle du Quaternaire, et pour notre domaine géographique en particulier, cette hypothèse paraît insuffisante. C'est oublier que le Pliocène inférieur connaissait lui aussi des climats très humides, et que par contre d'indiscutables phases semi arides ont marqué certaines périodes du Quaternaire. Ces dernières ont déterminé des écoulements particulièrement indigents et favorisant les formes de ruissellement diffus au détriment des rivières concentrées dans un lit bien localisé, seules capables de creuser des vallées. Quant aux périodes froides, le gel en montagne et les glaciers fournissaient une telle masse de débris aux cours d'eau qu'ils se trouvaient bien incapables de creuser dans la mesure où ils usaient leur force au transport des galets. En fait, le passage à la dissection répond essentiellement à une importante sollicitation tectonique qui, augmentant la pente des cours d'eau et par là même leur puissance érosive, permet le creusement de leur lit et l'incision des vallées. Certes la tectonique était déjà très active au cours du Pliocène, mais si les bordures montagneuses se soulevaient, le bassin du Roussillon était alors en cours d'affaissement. Les rivières y déposaient leurs alluvions et construisaient un piémont d'accumulation. Avec le Quaternaire les modalités de la tectonique changent radicalement. Le bassin du Roussillon est soulevé solidairement avec son cadre montagneux, ou plus précisément basculé d'Est en Ouest. Le littoral pliocène se trouve porté aux environs de 250 m. d'altitude au col de Ternère, tandis qu'au forage de Canet le sommet du Pliocène marin se tient vers 200 m. Vers l'Ouest, la flèche de ce soulèvement quaternaire est plus considérable encore et divers arguments permet­tent de penser qu'elle atteint, par rapport au niveau actuel de la mer, près de 800 à 1000 m. au col de la Perche en Cerdagne, voire plus sur le bloc soulevé (horst) du Canigou. Ce soulèvement d'ensemble s'accompagne de multiples cassures : aux "Orgues" d'Ille, une importante fracture décale verticalement de plus de 10 m. l'ensemble des niveaux pliocènes, basculés de quelques degrés vers le Nord ouest.Le jeu de cette faille est pour l'essentiel antérieur à la haute terrasse alluviale T5, mais celle-ci y paraît encore décalée de quelques mètres. L'examen attentif du plan de faille montre qu'il ne s'agit pas d'un simple mouvement vertical le déplacement des deux lèvres de la fracture laisse des traces, écailles, stries surtout, finement imprimées dans l'argile, qui indiquent au géologue orientation et sens du mouvement. Ici la fracture orientée Nord 45° présente des stries inclinées de 20° vers le Nord-est qui impliquent un coulissage senestre (le bloc du plateau de Montalba s'est déplacé vers le Sud ouest et le Riberal vers le nord est. Dans les carrières Dessens, de nombreuses fractures montrent d'ailleurs des caractéristiques identiques. De telles fractures suggèrent un régime tectonique compressif : à l'échelle des plaques on sait que l'Afrique se déplace lentement vers le Nord et pousse l'Ibérie contre le reste de l'Europe, provo­quant des coulissages le long des grandes lignes de faille. Leur fonctionnement actuel est attesté par les séismes qui s'y produisent, tels ceux de la Faille Nord Pyrénéenne dont l'extrémité orientale se suit de Sournia à Millas : on rappellera le choc exceptionnel d'Arette en 1967, celui de Bigorre en 1980, ceux plus discrets de Quillan en 1981 et récemment ceux de Caramany et de Bélesta fin 1984.

Ainsi, et contrairement à certaines idées reçues, la chaîne des Pyrénées est toujours en soulèvement et elle n'a jamais été aussi haute qu'au Quaternaire. Certes, l'érosion est active et travaille à user les reliefs, mais des mesures récentes tendent à montrer que le soulèvement pourrait être cinq à dix fois plus rapide que l'ablation... Dans ces conditions, on comprend cette tendance persistante au creusement des vallées au Quaternaire. Malgré tout, les fluctuations des rythmes tectoniques combinées aux variations climatiques introduisent des coupures dans l'évolution et impliquent un creusement saccadé interrompu périodiquement par des épisodes d'accumulation ou de stabilité.

 

2. Les rythmes et les étapes de l'évolution.

Les crises climatiques quaternaires ont à plu­sieurs reprises provoqué un éclaircissement de la végétation sur les versants et un regain du froid en montagne. Surchargés de débris, les cours d'eau se trouvaient périodiquement incapables de creuser et contraints à alluvionner. C'est ainsi que naissent les "terrasses alluviales" des géographes. Sur les rivières des Pyrénées Orientales, ce mécanisme s'est répété au moins à cinq reprises, fournissant les jalons d'une chronologie du Quaternaire. Mais seuls trois épisodes s'inscrivent clairement dans le site des "Orgues" d'Ille. Ces nappes alluviales sont minces, quelques mètres au plus, mais très largement étalées : elles n'impliquent pas un remblaiement véritable, mais plutôt une certaine stabilité verticale des lits fluviaux associée à de faciles divagations latérales en chenaux et bancs multiples et très mobiles.

Le niveau le plus ancien couronne les "Orgues" d'Ille à Matte Roudoune. Il est formé de gros galets emballés dans une argile rouge vif, et qui montrent toutes les marques d'une longue et puissante altération : gneiss et granite friables ou réduits à l'état de "fantômes" de galets : les quartz restés en surface se sont couverts d'une épaisse patine ferru­gineuse ou rouge violacé. Par la suite le vent, soulevant du sable, les a fréquemment polis et sculptés de multiples facettes concaves (éolisation), témoignant ainsi d'épisodes climatiques très rigoureux, arides et peut-être froids. Ces alluvions anciennes renferment des blocs roulés énormes, longs de près de 2 m. Ils impliquent des écoulements extraordinairement violents dont la crue de 1940 peut donner une image approchée et des régimes extrêmement irréguliers, beaucoup plus en tout cas que ne l'est la Tet actuelle, et tels qu'on en connaît dans les régions subtropicales semi-arides. Cette vieille terrasse se suit aisément vers l'aval, à Mas Ferréol, Baixas, Cabestany et Canet. On a pu placer sa formation dans la deuxième moitié de cette longue période du Quaternaire ancien que les spécialistes nomment lé Villafranchien. Plus de précision serait illusoire car il n'existe aucun élé­ment de datation radio métrique ou paléontologi­que, comme pourraient malheureusement le laisser croire certains schémas exposés par exemple au musée de Tautavel, où chaque niveau de terrasse se voit attribuer un âge absolu à 10 ou 50000 ans près...
Les niveaux moyens T4 et T3 (lesquels se démultiplient en 3 ou 4 nappes alluviales différentes) ne sont pas représentés à Ille : mais ils s'étendent largement en aval, vers Baho et La Llabanère. Ils offrent toujours un aspect très altéré, rubéfié et sont jonchés de quartz patinés et très éolisés. Ces alluvions dénotent encore des écoulements violents et très spasmodiques mais se rapprochent progres­sivement des conditions hydrologiques actuelles. L'ambiance semi-aride qui régnait alors dans le bassin a permis le façonnement de glacis d'érosion par le ruissellement diffus. Les versants concaves passaient vers l'aval à un plan incliné tendu - le glacis - raccordé progressivement aux terrasses alluviales T3, qui persistent encore sous la forme de lambeaux aplanis tronquant les couches pliocènes des "Orgues" d'Ille sous la route de Bélesta
.Mais le Riberal d'Ille est formé essentiellement par les deux grands plans étagés T2 et T1. Ces alluvions mieux triées, aux galets plus homo métriques (de même taille), supposent des régimes hydrauliques plus réguliers que par le passé, et proches en fait des conditions actuelles. Le niveau T2, qui forme la butte des Escatllars et le grand plan de Thuir, appartient encore au Quaternaire moyen, peut-être la période Riss. Il conserve des teintes chaudes ocre rouge, et ses galets sontdéjà bien friables, même si l'argilisation y est encore faible. Le niveau T1, dont les galets sonnent clair au marteau et qui ne porte que des sols bruns peu évolués, doit être rapporté à la dernière période froide, le Würm. Plus précisément le plan principal serait Würm ancien car on y a trouvé en surface, à Rodès, un outillage lithique moustérien. Mais en contrebas, en amont d'Ille par exemple, plusieurs paliers peuvent jalon­ner les épisodes plus récents du Würm et du Tardiglaciaire. La Tet s'est ensuite encaissée en contrebas, et tous les gros bourgs du Riberal, Ille, Néfiach, Millas, Saint Féliu, s'alignent à l'abri des inondations sur ce talus de terrasse dont l'ampleur passe d'une trentaine de m. en amont à une dizaine en aval.

Les très bas niveaux, formés d'alluvions déposées depuis quelques millénaires à peine, ne sont pas à l'abri des grandes crues. Celle de 1940 avait façonné en quelques heures un immense lit à bras anastomosés multiples, large parfois de près de 500 m. il a été peu à peu recolonisé par la ripisilve - notamment des bosquets de peupliers, et le lit actuel, plus étroit, concentre ses eaux en quelques chenaux seulement et retrouve une certaine tendance à méandrer. On constatera pour terminer que depuis le Riss la rivière s'est progressivement déplacée vers le Nord et le cours actuel vient ronger la base de l'escarpement qui limite le plateau de Montalba. Il y a là probablement les effets perceptibles jusqu'à l'actuel de la néotectonique quaternaire, peut-être en relation avec le jeu de la Faille Nord Pyrénéenne qui en aval de Millas semble bien guider le coude et le tracé de la rivière.

CONCLUSION

Les paysages des "Orgues' d'Ille ont pu paraître un simple prétexte pour évoquer le long passé géomorphologique de notre région. En fait il n'en est rien : ils sont un de ces sites privilégiés où dans un périmètre réduit il est possible de retrouver toute l'évolution des reliefs dans les Pyrénées Orientales. Mais aussi, au-delà de cette vision régionale, ce site exceptionnel est un archétype des milieux physiques méditerranéens de ces paysages si anciennement humanisés qui bordent la Vieille Mer. On y lit les stigmates d'une érosion actuelle accélérée dans les balafres des roubines et ces lits fluviaux démesurés, sans pouvoir démêler la part réciproque de la violence des intempéries climatiques et d'une dégradation des couverts végétaux par l'homme. On y saisit l'importance de la structure géologique et de la tectonique récente dans l'édification des reliefs. On y pressent une histoire paléo climatique variée et nuancée qui fait du bassin méditerranéen, à ces latitudes moyennes, un véritable carrefour d'influences, depuis les chaleurs tropicales du Miocène jusqu’aux coups de froid des crises quaternaires.

www.ille-sur-tet.com
© M. Calvet / B. Lemartinel / Jacques Brest / Ancalagon

 

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